Les « estampes d’Edo », qui témoignent de la vitalité d’Edo avec leurs compositions audacieuses et leurs couleurs vives.
TAKAHASHI KOUBOU
Les « estampes d’Edo », qui témoignent de la vitalité d’Edo avec leurs compositions audacieuses et leurs couleurs vives.
À la fin du 19e siècle, une fois l’ère des samouraïs terminée, les Occidentaux se sont intéressés à la culture et au folklore inconnus d’une petite nation insulaire située aux confins de l’Orient. C’est notamment l’art japonais, tel que la céramique et la peinture, qui a eu un impact considérable sur la société occidentale, et qui a provoqué la naissance d’un phénomène social appelé « japonisme », qui reflète le goût japonais. On pouvait ainsi trouver des personnes qui collectionnaient avec enthousiasme les œuvres d’art japonaises.
L’engouement suscité pour les ukiyo-e (estampes gravées sur bois) était particulièrement fort, et ses compositions audacieuses et ses couleurs vives influençaient énormément la scène artistique occidentale. De nombreux peintres impressionnistes tels que Édouard Manet, Claude Monet, Vincent van Gogh et Paul Gauguin étaient fascinés par l’ukiyo-e et laissèrent derrière eux des œuvres qui imitaient ce style ou allaient même jusqu’à fabriquer leurs propres ukiyo-e.
On donne aux nombreux ukiyo-e largement connus du public, tels que « Trente-six vues du Mont Fuji » et « Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō », le nom plus précis d’« estampes ukiyo-e ». L’ukiyo-e est une œuvre dessinée à la main unique en son genre, tandis que les estampes ukiyo-e sont des estampes sur bois gravées en série et imprimées une par une à la main par des artisans. Parmi celles-ci, on classe dans la catégorie des estampes d’Edo (ancien nom de Tokyo) celles qui sont produites dans la ville du même nom, comme les deux exemples mentionnés ci-dessus.
On peut dire que les estampes d’Edo étaient un symbole de la culture populaire d’Edo, et les estampes ukiyo-e étaient utilisées à des fins diverses pour satisfaire aux demandes du peuple. Les yakusha-e (portraits d’acteur), qui représentent entre autres des acteurs du kabuki, jouent aujourd’hui le rôle de brochure et de support publicitaire, tandis que les fukei-ga (peintures de paysages) sont utilisées pour les brochures touristiques. Edo disposait d’un système de recyclage très développé, et Les vieux papiers japonais (washi) sur lesquels figuraient des estampes d’ukiyo-e étaient récupérés par des collecteurs et réutilisés après avoir été produits à nouveau, ou mis dans un fourneau comme combustible. Il était également utilisé comme matériau de rembourrage lors de l’expédition de porcelaines telles que celles d’Imari à l’étranger. On dit que les Occidentaux auraient alors été surpris par la présence de « ces belles images dessinées sur du papier froissé ».
Le travail de production des estampes ukiyo-e est divisé entre l’artiste, le graveur, l’imprimeur et l’éditeur. Le producteur, que l’on appelle éditeur, est responsable de la planification de l’œuvre, de la sélection des artisans, de la gestion de l’œuvre et de sa vente. Son premier travail consiste à passer commande à l’artiste. Celui-ci réalise un dessin-maître en traçant les contours à l’encre, et le graveur se base sur ce travail pour créer la planche principale en gravant dessus la composition de l’image et fabrique avec entre 10 et 20 copies encrées (uniquement avec les contours) du dessin original. En regardant ces copies, l’artiste désigne les couleurs à utiliser selon les endroits : « Du bleu ici, et du rouge là ». Le graveur suivra ces instructions pour créer les planches de couleur. Après avoir reçu la planche principale et plusieurs planches de couleur, l’imprimeur dissout les pigments dans l’eau et applique les couleurs sur la plaque. Ensuite, le papier washi est placé avec précision sur la plaque à l’aide de repères placés sur chaque planche, puis soigneusement imprimés un par un à l’aide d’un outil appelé baren (ou frotton en français) afin que les couleurs apparaissent de la manière spécifiée par l'artiste.
Mme Yukiko Takahashi de Takahashi Kobo, née dans une famille d’imprimeurs et d’éditeurs fondée à la fin de la période Edo, et qui produit elle-même des estampes d’Edo en tant qu’éditrice, explique la division du travail lors de la fabrication de ces dernières de la manière suivante : « Des personnes célèbres telles que Toshusai Sharaku, Katsushika Hokusai et Utagawa Hiroshige étaient des artistes, mais il n’y avait pas de hiérarchie entre les postes d’artiste, de graveur et d’imprimeur. En ayant recours à son sens esthétique, l’artiste réfléchit également à la composition du tableau en gardant à l’esprit les processus du graveur et de l’imprimeur. »
Un des imprimeurs déclare : « Nous utilisons pratiquement les mêmes méthodes et matériaux qu’à l’époque d’Edo, ce qui nous permet de fabriquer des œuvres se rapprochant de celles de cette époque ». Lorsqu’il crée des répliques d’œuvres célèbres, ses efforts sont axés sur la restitution de l’atmosphère de l’époque, au lieu de seulement se contenter de reproduire les couleurs et les formes. Mme Takahashi explique également : « On ne dit pas qu’on regarde les estampes d’ukiyo-e, mais qu’on les “lit”. C’est comme un extrait d’un documentaire sur Edo qui nous permet de percevoir le mode de vie des gens de l’époque, l’expression de leurs visages, les paysages qui les environnent et leurs émotions. »
« La technique d’impression fait apparaître le grain de la planche et donne vie à un aspect irrégulier du papier washi. On ne peut pas déceler les traces de ces techniques artisanales à travers le cadre de verre, et le plaisir de les découvrir est réservé à leurs détenteurs. »
C’est peut-être le même dessin qui est imprimé en masse sur des estampes, mais les artisans insufflent leur savoir-faire artisanal à chacune d’entre elles, une par une.